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Gabrielle Dorziat, la célèbre comédienne qui aimait Biarritz…

 

Image2-copie-1Le 25 janvier 1880 naît dans la bonne ville d’Epernay (Marne), Marie-Odile, Léonie, Gabrielle Sigrist, fille de négociants en vins et champagne. En 1900, c’est sous le pseudonyme de Gabrielle Dorziat qu’elle conquiert le théâtre dit « de boulevard ». La qualité de son jeu de scène, unie à sa distinction naturelle, en fait très vite une comédienne renommée des scènes parisiennes qui donnera la réplique, entre autres, aux immortels Lucien Guitry et Louis Jouvet. Egalement sa silhouette familière du cinéma français, personnage éminemment victorien, aura prouvé que l’on peut faire une grande carrière et accéder à la popularité sans avoir accès au cinéma, du moins aux premiers rôles.

 

La jeune Gabrielle grandit exagérément pour son âge, dépassant d’une tête toutes ses camarades de collège, elle rêve aux lauriers de l’extraordinaire Sarah Bernhardt. Comédienne elle voulait être, comédienne elle le sera. Sinon, pourquoi Dieu lui-même se serait-il attardé à lui faire cette crinière de lionne rougeoyant de mille feux d’acajou qui fera bientôt sa célébrité.

 

La voix bien placée, une diction parfaite, la taille bien cambrée et fine comme il se devait en cette belle époque corsetée, firent s’ouvrir devant elle les portes des théâtres les plus courus ! Certes, les théâtres passent, mais les images restent ! Mais elle restera toujours la grande dame des scènes parisiennes, régalant le Tout-Paris de son talent, de ses traits cinglants et spirituels, de ses photos et de ses audaces vestimentaires !

 

Le succès ne la quitte plus, même si les bons rôles se font rares ; mais retenons cependant dans les années 1940, que certains metteurs en scène subjugués par sa prestance et son talent, vont lui permettre d’étoffer son personnage faussement rogue et de laisser paraître une forme de tendresse à priori incroyable et étonnante. Comme Jacques Becker qui lui offre un rôle dans Falbalas aux côtés de Micheline Presles et Raymond Rouleau, mais surtout son extraordinaire rencontre avec le sublime poète Jean Cocteau, qui lui offre d’être l’inoubliable tante Léo dans « Les parents terribles » avec Jean Marais, Josette Day et l’époustouflante Yvonne de Bray. Ce rôle est l’association de tout ce qu’elle a pu symboliser sur la grande toile, de la femme raffinée et révérencieuse, soucieuse de l’ordre établi, absolue ou autoritaire, mais allant jusqu’à l’abnégation pour que rien ne vienne troubler son entourage et que rien ne vienne troubler la surface des choses. Elle interprètera avec la même fêlure douloureuse ce personnage au théâtre. Image3-copie-1.jpg

 

Elle poursuivra une riche carrière tant sur les planches qu’au cinéma où elle interprètera encore une belle cinquantaine de personnages, parfois secondaires, mais toujours aussi marquants, comme dans les adaptations des pièces « Ruy Blas » de Victor Hugo, « Les enfants terribles » de Jean Cocteau, « Le fil à la patte » de Georges Feydeau et au cinéma avec de nombreuses évocations historiques comme « Le jugement de Dieu » avec Jean-Claude Pascal, « Madame du Barry » aux côtés de Martine Carol ou des œuvres plus contemporaines comme « Les espions » de Henri-Georges Clouzot avec pour partenaire Curd Jürgen.

 

Elle travaillera même sous la direction des réalisateurs étrangers dont Robert Siodmak, une vieille connaissance. Elle sera aux côtés de Romy Schneider dans « Katia ».

 

Elle acquiert ainsi une notoriété internationale et commence à exporter son talent. C’est en 1965 qu’elle tourne un dernier téléfilm, puis elle se retire sur la Côte basque où elle décède dans sa propriété de Biarritz, presque centenaire, le 30 novembre 1979.

 

Une riche palette de personnages

 

Gabrielle Dorziat, élégante et altière, s’exprimait avec une diction parfaite et que de moments forts on lui doit. Ce port altier, ce ton acerbe qui ne vous donne pas le droit à la réplique, ces moues effarouchées à la moindre contrariété, mais avec quelle maestria elle vous épingle toutes les mesquineries de la vie ! Drôle à souhait aux côtés de Michel Simon dans « La chaleur du sein », mais la moue méprisante envers ses rivales dont la sublime Arletty. Le rôle d’une actrice à la maison de retraite dans « La fin du jour », qui veut s’enfuir à Venise avec Louis Jouvet. Un personnage qui se lâche dans « Sanson » qui donnait en mariage sa fille interprétée par Gaby Morlay, au riche mais infâme Harry Baur par peur de manquer d’argent pour ses vieux jours. Hilarante directrice d’orphelinat dans « Premier rendez-vous » où elle terrorisait Danielle Darrieux et Sophie Desmarets. Une marieuse dans « La vérité sur bébé Donge » avec Gabin et Danielle Darrieux. Et de nombreux autres rôles…

 

Une jeune fille comme il faut !

 

A 17 ans, elle envisageait de suivre des cours d’art dramatique au Conservatoire, mais sa mère s’y opposa, car comédienne, ce n’est pas une situation honorable pour une jeune fille comme il faut ! Mais l’inflexible Gabrielle passe outre et rompt le lien familial. Triste mais heureuse, car elle réussit sa belle aventure théâtrale et cinématographique.

 

Mais au retour d’une tournée bruxelloise, elle se réconcilie avec sa maman, rassurée par le succès de sa fille. Très vite, Gabrielle Dorziat s’affirme en vedette de théâtre de boulevard. Les auteurs dramatiques en vogue lui écrivent de beaux rôles. Ce qui lui permit de mener une vie mondaine de célébrité, fréquentant peintres et écrivains et lance même la mode des chapeaux signés Chanel en 1910.

 

Sur les planches entre trac et passion

 

Le théâtre restera toujours son domaine de prédilection et l’on ne s’étonnera pas si elle y  accorde une première place dans son livre de souvenirs. Au cours d’une carrière jalonnée d’éclatants succès, Gabrielle Dorziat a connu familièrement de 1905 jusqu’à sa disparition, tout ce que Paris comptait de personnalités, notamment une pléiade d’artistes, d’acteurs, auteurs qui ont illustré la grande époque d’avant la Première Guerre, comme Lucien Guitry, Sarah Bernhardt, Max Dearly, Réjane, de Flers et Caillavet à Sem, Forain ou Boldini. Vedette des soirées mondaines, elle se lie d’amitié avec de nombreux auteurs – Henry Bataille, Henry Bernstein, Jean Cocteau ou Jean Giraudoux – qui lui offriront de grands rôles.

 

Elle joue également des classiques à la Comédie Française. En 1970, elle publie un livre de souvenirs, « Côté cour, côté jardin », dont voici quelques extraits.

 

Ses tout premiers débuts

 

C’est à l’âge de dix mois qu’elle fit ses débuts d’artiste dramatique au pensionnat des Saintes Chrétiennes à Epernay où elle est née. En chemise, confortablement installée dans une corbeille capitonnée, dissimulée dans les roseaux, elle personnifiait  Moïse sauvé des eaux, souriante, gazouillante, suçant son gros orteil sans la moindre émotion. Fort de ce premier début, quelques années plus tard, à cinq ans, dans le même pensionnat, elle fut choisie pour réciter un monologue, Les Trois Poupées, devant Monseigneur l’Evêque. C’était une petite fille heureuse, débordante d’enthousiasme et curieuse de tout.

 

Dorziat et le 7ème Art

 

Image4-copie-1.jpgEn 1920, Paris entre dans les Années Folles sur un air de charleston. Déjà connue et reconnue, Gabrielle Dorziat préférera le tango argentin ! Le cinéma étant né, il passionne les foules tout comme l’automobile, le biplan, le phonographe et les fumeries d’opium ! En 1923, l’actrice s’offusque presque quand un metteur en scène, Henry Houry, ose lui proposer de jouer au cinéma le premier rôle (elle l’espère bien) dans son film « L’infante à la rose ». Henry Houry, lui-même acteur célèbre, tournant beaucoup avec Léonce Perret, avait débuté au cinéma en 1909 et comme réalisateur en… 1908 !

 

Gabrielle Dorziat lut donc ce qu’on appelle un « scénario », un texte… sans texte ! Et pensa très spontanément : l’intrigue du film se passait au Portugal, on tournera donc au Portugal ! L’actrice ne vendrait pas du toc ! On a sa dignité tout de même ! Ainsi l’équipe du film s’en alla au Portugal, bien inutile de dire à l’actrice que la Côte d’Azur aurait pu très bien faire l’affaire, mais là n’était pas le propos. Elle se demandait toutefois pourquoi avait elle dit oui au réalisateur, car le cinéma muet privait les célébrités du théâtre de leur meilleur atout : la voix.

 

On rapporte que Sarah Bernhardt, surnommée la voix d’or (selon l’expression de Victor Hugo), s’était évanouie d’horreur en se voyant pour la première fois à l’écran ! Quant à l’actrice Mary Marquet, le public avait ri, la prenant pour un homme ! Elle qui était pensionnaire depuis 23 ans à la Comédie Française, qui fut la maîtresse d’Edmond Rostand, puis l’épouse du futur administrateur de l’illustre maison Molière, Maurice Escande, pour devenir la maîtresse du président du Conseil de l’époque André Tardieu. Qui se mariera avec l’acteur Victor Francen et eut même une liaison avec le danseur chorégraphe Serge Lifar. Beau palmarès pour celle que l’on pensait homme ! Quand la Dorziat se vit, l’espace de quelques secondes, elle se réfugia attristée dans sa loge de théâtre où le mot « caméra » fut banni en sa présence.

 

En 1925, Gabrielle qui avait oublié l’aventure cinématographique au Portugal, se trouvait en tournée au Caire. A l’époque elle avait 45 ans, lorsque le comte Michel de Zogheb, cousin du roi Fouad d’Egypte, tomba follement amoureux d’elle et la demanda en mariage. Gabrielle avait conscience qu’elle ne pouvait plus prétendre aux rôles de jeune première ; le titre de comtesse lui plût si d’aventure le succès venait à faiblir ou à disparaître ! Ce ne fut pas le cas. Par ce mariage, Gabrielle était la parente par alliance du top model des années 60, Anne de Zogheb, mariée au chanteur Paul Anka.

 

Toujours dans les années 20, madame la comtesse continue à faire son cinéma, adulée du public. 1936, nouveau coup de théâtre (sans faire de jeu de mots), un évènement va bouleverser la vie artistique théâtrale de Gabrielle. En effet, le réalisateur, scénariste et producteur américain, d’origine ukrainienne, Anatole Litvak, va porter à l’écran la tragédie de Mayerling avec deux stars du cinéma français du moment : Danielle Darrieux et Charles Boyer. Gabrielle serait l’Impératrice Elisabeth dite Sissi. Le cinéma est parlant, donc elle accepte.

 

Elle a 55 ans à la signature du contrat. A son âge un peu avancé, elle débute dans la prestigieuse carrière du 7ème Art et il lui fait les doux yeux, puisqu’elle tourne trois films. Très vite populaire, les plus grands réalisateurs s’arrachent la comédienne de théâtre qui fait un tabac à chaque réplique. S’ensuivent les tournages et les créations picaresques, toujours à l’aise dans les rôles de méchante mais par sottise, faisant également des avaricieux et des ladres ses proies préférées, qu’elle assassine sans remords et avec la perversité de son élégance.

 

Tout l’art de Gabrielle étant de faire croire à ces cupides qu’elle était des leur, qu’elle les aimait, les comprenait et leur rendait justice. Ce n’est plus du courage et du cran, mais de la haute voltige ! Avec l’immense Jean Gabin, elle aura des duels d’anthologie à quatre reprises ! Entre deux tournages, elle sévit sur les planches théâtrales, mais elle ne s’attarde que peu dans les soupers de fin de spectacle.

 

Elle sera veuve en 1964 et n’aura pas la joie de fêter les 40 ans de mariage avec l’homme de son cœur ! Gabrielle Dorziat, celle qui avait quitté le Français, pour rejoindre la troupe de Louis Jouvet, et joué du Bernstein, Giraudoux et Cocteau, avait interprété en 60 ans de carrière, plus de cent pièces au théâtre, joué dans plus de soixante dix films, obtenant le Prix de la meilleure actrice de cinéma.

 

Elle tournera son dernier film avec Jean-Claude Brialy à l’âge de 90 ans. Puis elle se réfugiera dans sa propriété de Biarritz. Gabrielle, qui avait déjà loupé ses 40 ans de mariage pour cause de décès, loupera son centenaire pour les mêmes raisons ! Elle s’éteint à Biarritz le 30 novembre 1979 dans sa belle maison du « Bois de Boulogne ». A deux mois près, la Comtesse de Zogheb repose à l’ancien cimetière de Boulogne-Billancourt (Hauts de Seine) 1ère division. La ville d’Epernay n’est pas peu fière de sa digne citoyenne puisqu’un théâtre y porte son nom ; de même, une allée porte son nom à Biarritz.

 

Quand elle se confiait à Claude Santelli, dans son émission TV « La nuit écoute » du 26 décembre 1966 parlant de son âge et de son métier de comédienne.

 

« Avec les dates, je suis définitivement brouillée. Je ne me souviens que d’une seule, 1515 la bataille de Marignan. Elle me permet d’oublier celle de ma naissance. Lorsqu’arrive le 25 janvier, j’ai un peu le cafard, mais ça dure 24h heureusement ! Ah ! J’oublie, quand je change mon passeport et que je regarde la date, je me dis, ce n’est pas possible, ils ont dû se tromper. Mais après l’optimisme revient. Par contre, il y a un mot que j’ai rayé de mon vocabulaire : vieillesse. Je dis que je suis d’un certain âge, mais je ne suis pas vieille ! (rires). Si on est vieux, c’est parce que l’on veut bien. Il faut conserver dans la vie, l’enthousiasme et ne pas penser à la mort. Par exemple, quand je me réveille et que je vois la verdure, le ciel, le soleil, je me dis quelle veine, je suis encore en vie ! Et de me dire, j’espère que ça va durer encore longtemps. »

 

« Je suis une anxieuse et le théâtre pour moi a été une joie et en même temps une douleur, parce que j’ai toujours eu un trac épouvantable. C’est la raison pour laquelle je me suis arrêtée de jouer, je n’en pouvais plus. L’idée d’entrer en scène était devenue pour moi une chose impossible. Et quand on me demande si je regrette de ne plus jouer la comédie, après un moment de réflexion je pense à l’anxiété d’une répétition générale et là, je réponds non, vraiment je ne regrette pas. Avoir le trac, c’est vraiment une maladie. A ce sujet, je crois avoir vu tous les médecins de la création, j’ai même vu un spécialiste qui me piquait dans le nez. On l’appelle un acupuncteur je crois. (rires). »

 

Quand elle se confiait à Jacques Chancel dans son émission radio du 6 septembre 1976 « Radioscopie ». Gabrielle Dorziat avait 96 ans.

 

Image5-copie-1.jpg« Je dois vous avouer que j’ai du mal à m’habituer à avoir 96 ans (…) et je ne vous cache pas que l’idée d’être peut-être centenaire dans quatre ans, je ne trouve pas ça drôle du tout. A présent je suis à peu près convenable, mais quand même, tous les matins quand je me réveille, il y a un petit quelque chose qui se déclenche et qui ne marche pas. Je suis comme ma maison, il faut arranger le toit et réparer la tuyauterie. Eh bien chez moi c’est la même chose ! (rires) (…) et admets qu’à cent ans je suis comme maintenant, ça sera une bénédiction. Ce qui me manque, c’est l’effort. Je suis du signe du Verseau et ce signe représente la lutte, et moi, j’ai toujours lutté dans ma vie. Je ne peux pas dire que j’ai eu de la déveine mais je n’ai pas eu non plus une chance directe. J’ai toujours lutté pour avoir ce que je voulais et c’est ce qui m’a permis d’avoir cette espèce de jeunesse qu’on m’accorde (…). Non, pas au théâtre, car j’ai été lâche. J’ai eu peur, j’ai toujours eu terriblement le trac, et à mon avis, sans lui, j’aurais pu faire beaucoup mieux que ce que j’ai fait. Jouer en tragédie « Bérénice », « Britannicus », « Phèdre », eh bien non, j’ai eu peur et j’ai fait machine arrière. Mais s’il fallait que je recommence, je ferais la même folie, les mêmes stupidités. Mais dans le fond, il ne faut jamais rien regretter. (…). Oui j’emploierai la même phrase que De La Fontaine : Je sais ce que je sais, je sais ce que je suis, je sais ce que j’aurais pu être. (…). Pour m’occuper, je lis et ça ne m’amuse pas. J’ai la chance d’avoir encore de bons yeux. Comme je dis, je lis à tour d’yeux. Je fais de la tapisserie et j’aime recevoir des amis chez moi. (…). Ah ! Oui, triste souvenir pour moi, je suis sortie une fois jusqu’à 2h30 du matin et je suis restée deux jours alitée pour me remettre de cette orgie ! (rires). (…). Parlez un peu plus fort, car je suis sourde et enrhumée, mais heureusement, être enrhumée ne m’arrive qu’une seule fois par an ! (rires). (…). Certes, j’aimerais tourner un film, pas à la télé, mais un vrai film. D’ailleurs je dois recevoir un scénario d’un film qui doit se tourner à Albi. Le rôle d’une grand-mère sarcastique, hautaine, un peu méchante, mais tout de même avec un peu de cœur, comme la tante Léo des « Parents terribles », et si je le faisais, j’aimerais que l’on fasse les extérieurs au Pays basque. (…). Ah ! Ma distinction, mon allure m’ont poursuivie tout le temps. Oh la la, quelle barbe ! Alors je disais des gros mots comme dans « Manon » de Henri-Georges Clouzot, où j’avais le rôle d’une mère maquerelle, oui, mais distinguée et cultivée : « Mais qu’est-ce que c’est ce petit con, oh merde, quel bordel ! ».

 

Dorziat et …

 

Lucien Guitry : « j’ai souvent joué avec Lucien Guitry et si je suis parvenue à quelque notoriété, c’est à son enseignement, à ses conseils que j’en suis redevable. Il m’avait prise en amitié et semblait apprécier mon sens de la discipline comme mon ardeur au travail. Chaque fois qu’il avait dans ses distributions un rôle pouvant me convenir, il me faisait appeler. »

 

Henry Bernstein : « Cet autre pilier de la scène française, fut ma troisième chance. Il est difficile de séparer les deux noms Guitry/Berstein, si souvent accolés sur les affiches de théâtres, cette collaboration, ces succès partagés. Je lui dois une grande reconnaissance. J’étais encore une très jeune comédienne, lorsque d’accord avec Lucien Guitry, il osa me confier le rôle principal de « La Griffe » lors de la reprise qui se fit au théâtre de la Renaissance, en 1909. C’était très important pour moi, car je jouais enfin un rôle de mon emploi. »

 

Sarah Bernhardt : « Mon premier contact avec Mme Sarah Bernhardt fut plein de fantaisie. Félix Duquesnel, qui était alors critique dramatique, avait en collaboration avec son secrétaire, écrit une pièce en quatre actes, « La Maîtresse de piano ». Je fus pressentie pour jouer le principal rôle. Je n’étais pas très emballée… Mais comment refuser d’interpréter l’œuvre d’un critique ? Et surtout présentée au théâtre de Sarah Bernhardt… J’étais attirée par la possibilité d’approcher, de connaître cette grande artiste alors à l’apogée de sa gloire. Après la signature de mon contrat, Mme Sarah Bernhardt nous convia à déjeuner. Folle de joie, pleine de curiosité, nous arrivons boulevard Pereire et Félix Duquesnel, en habitué de la maison, me fait les honneurs de la visite. Nous montons au premier étage. Là, nous sommes arrêtés par des cris. La voix d’or de notre hôtesse vociférant des injures auxquelles répond une petite voix pointue. Ici se place le bruit d’un verre cassé qui a dû faire un vol plané dans l’espace. Elle en avait après son malheureux Pitou, son secrétaire. Au moment où elle nous aperçoit, sa colère tombe comme par enchantement et, les mains joliment tendues, avec un adorable sourire, elle s’avance vers nous. Ravie de nous voir, elle embrasse Duquesnel, me prend à bout de bras, me regarde, me trouve charmante, ajoutant : « C’est tout à fait moi à vingt ans ». Puis nous prenant chacun par un bras, descend avec nous vers la salle à manger, sans plus s’occuper de l’esclave Pitou. »

 

Louis Jouvet : « Ce fut après la première de « La femme d’un autre âge » de l’auteur dramatique Louis Verneuil, au théâtre Saint-Georges, que Louis Jouvet, pour qui j’avais une grande admiration mais que je n’avais encore jamais rencontré, m’appela un matin au téléphone : « J’ai besoin de vous pour jouer dans l’Electre de Giraudoux, le rôle de Clytemnestre. Venez me voir aujourd’hui ».  Interpréter du Giraudoux, c’est l’ambition de toute comédienne ! Par surcroît, avec et chez Louis Jouvet ! La mort dans l’âme, je répondis que je n’étais pas libre, la répétition générale de la pièce ayant lieu dans trois jours. Jouvet me dit presque en colère : « Manquer une pièce de Giraudoux pour jouer Verneuil, c’est stupide. N’y-a-t-il pas moyen de s’arranger ? Enfin, comptez-vous sur un succès ? ». Que répondre à cela ? « Ecoutez, reprit-il, je vous attendrai jusqu’après votre première. » Ma situation était cornélienne. Mais le lendemain, à la répétition générale devant les critiques et habitués, four complet ! A une heure et demie du matin, Jouvet me rappelle : il était déjà au courant. « Demain matin à 9h, on vous déposera le manuscrit. Lisez-le et si vous êtes d’accord, nous répéterons à deux heures, je vous attends ». La chance était avec moi. C’est la seule fois où je me suis presque réjouie d’un insuccès et ce fut le début d’une solide amitié entre Jouvet et moi. »

 

Mes amis, les peintres Sem, Boldini, Labrouche : « On voyait tous à Paris aux premières, aux courses, dans tous les endroits élégants, deux extraordinaires silhouettes : Sem, le caricaturiste, et le peintre Boldini. Sem avait une célébrité universelle. C’était un brevet de parisianisme de paraître dans les albums. Il était spirituel, il avait la dent assez dure et des mots à l’emporte-pièce qu’un sympathique accent périgourdin faisait accepter. Boldini était exactement à l’antipode de Sem : autant le second était fin, racé, autant le premier était lourd, inélégant. Boldini aimait la beauté des femmes. Il venait souvent me voir avec Sem dans ma loge au Vaudeville. Un jour, remontant de la scène, je le trouvai revêtu de mon peignoir japonais, le chef entouré d’un turban de ruban d’or que je portais au deuxième acte, debout devant la glace, se regardant, se tirant la langue, disant : « Elle ne peut pas m’aimer, je ne suis pas un amant, je suis un oncle ». Il venait d’avoir une déception amoureuse, le pauvre homme était comique et lamentable. Boldini n’était pas beau, pas bon, il était même assez méchant. Dans la conversation, il envoyait des pointes acérées qui atteignaient leur but… Mais toujours se sauvait par un côté cocasse et on acceptait beaucoup de lui, car il se plaignait d’être aussi disgracié par la nature. Quelqu’un avait dit de lui que c’était un crapaud qui va aux fraises ! Labrouche, quel charmant et agréable compagnon il était pour nous. Toujours gai, éternel optimiste, sa fantaisie était du meilleur ton. Je crois que ma joie de le retrouver au Pays basque a confirmé mon désir de m’y fixer pour de bon. Et puis un jour, il nous a quittés, ayant gardé jusqu’au dernier moment sa gentillesse, sa bonne humeur. Tandis que l’œuvre du peintre survit dans les expositions et les collections, l’homme, l’ami de longtemps ne sera oublié ».

 

Cécile Sorel : « Pendant les représentations de la pièce « Espoir », ma camarade Cécile Sorel qui assista à la 250ème représentation, aimablement vint me voir dans ma loge et comme je lui disais ma joie d’être l’interprète d’un aussi beau succès, elle me dit : « Oh ce n’est pas cela, mais toi tu as de la chance, tu peux jouer les vieilles ! ». Cette réplique me laissa bouche bée, l’œil rond et sans réponse ; d’abord parce qu’elle avait tout de même quelques années de plus que moi et qu’ensuite, malgré ses opérations esthétiques, le résultat n’était pas particulièrement heureux. Comme je ne la crois pas méchante, j’en suis encore à me demander si cette remarque était un compliment ou une rosserie ! ». Image6.jpg

 

Colette : « Au lendemain de la répétition générale de « Espoir », extrait de l’article écrit par elle : « Gabrielle Dorziat crée le personnage de Thérèse Goinart. Son pas élastique, sa majesté et sa grâce corporelle sont d’un fauve de grande race. Seule une parfaite noblesse animale permet à une femme d’aborder sans risque certains rôles. Mais ces privilèges physiques semblent compter peu lorsque Mme Dorziat perd, comme son rôle l’exige, son sang-froid et le sens des convenances. (…). De cet instant d’arrogance amoureuse, je rapproche le frisson de solitude, le fléchissement final de Thérèse, seule au coin du feu. Il est beau de voir, chez une artiste comme Dorziat, la mimique instinctive servir et commenter les accents qu’inspire un talent réfléchi ».

 

Jean Cocteau : « Je dois à Jean Cocteau une des plus grandes joies de ma carrière : le rôle de tante Léo dans « Les parents terribles ». La pièce avait été écrite pour Yvonne de Bray,  Jean Marais et moi, et c’est  alors que je fis la connaissance de son auteur. Des incidents fâcheux empêchèrent Yvonne de Bray de créer cette pièce et elle fut remplacée par Dermoz. Après la guerre, Yvonne repris le rôle et y fut remarquable. Nous ne nous quittions jamais Yvonne, Jean et moi. Là, il me faut dire ce que je pense de Jean, Jeannot, car je connais peu d’être ayant sa bonté, sa simplicité ; à ces deux qualités viennent encore s’ajouter le talent, le courage et la loyauté. Nous nous sommes retrouvés en 1941, au théâtre Hébertot dans la « Machine à écrire ». La pièce de Cocteau ne retrouva pas le succès des « Parents terribles », d’abord l’atmosphère de guerre n’était pas propice, aussi l’œuvre était inégale malgré un bon premier acte et des scènes très réussies ».

 

Sacha Guitry : « J’aurais certainement aimé être l’interprète de Sacha Guitry dans une vraie pièce. J’aime son talent, son esprit, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Toutefois j’ai eu le plaisir d’être à ses côtés lorsque nous jouâmes à l’Elysée devant le roi George et la reine Elisabeth, une pièce en un acte dont le titre était « Louis XIV et Mme de Maintenon recevant à Saint-Cyr, l’Ambassadeur d’Angleterre ». Sacha m’avait téléphoné me demandant de passer le voir, il voulait me lire la pièce et me parler de mon rôle qui était entièrement en anglais, car l’ambassadeur dans la pièce ne s’exprimait que dans cette langue. J’acceptais naturellement. Puis vint le moment terrible de la question monétaire ! Là, Sacha me gratifia d’un admirable numéro, quel merveilleux acteur. Il commença par se plaindre de la radinerie des services des Beaux-Arts qui lui donnaient une somme dérisoire pour monter ce spectacle si coûteux, il fallait un décor, de beaux et riches costumes, etc. Puis il aborda la question de mon cachet. Là, il fut génial ; n’osant me nommer ce chiffre tant il était indigne de mon talent, de ma situation, il en était honteux, il souffrait mille morts, me disait-il. Bref, la chose s’éternisant, je finis par dire : Cher Sacha, finissons-en, je n’en fais pas une affaire d’argent, c’est un plaisir pour moi d’être avec vous et un honneur de faire partie du spectacle de ce gala à l’Elysée. Après quelques excuses, il finit par écrire un chiffre sur une feuille de papier, puis détournant la tête, la cachant ses yeux, il poussa doucement ce petit papier vers moi. Il est certain qu’il manquait un zéro sur ce chiffre, mais j’avais passé un moment si amusant et l’ensemble de la scène était si bien joué que j’acceptai pour en finir. Le plus drôle, c’est qu’un jour, me trouvant en compagnie de l’actrice Margueritte Moreno, je lui contais cette histoire, elle pouffa de rire : « Sacré Sacha, il m’a fait le même coup ! ».

 

Article paru dans la revue trimestrielle « Atalaya » n°37 (pages 5 à 10).


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L'ECRITURE... MA PASSION

alain-pierre pereira

 

Ma profession de journaliste culturel me permet de faire de belles rencontres artistiques dans diverses disciplines, et mes seules motivations sont spontanéité, probité, et sincérité. Mon but n'est pas de me montrer souple ou indulgent, et encore moins celui d'être virulent ou acrimonieux (sauf dans certains cas). Mes jugements seront rarement dans la négativité. Si je ne suis pas dans l'attrait ou la fascination, je préfère ne pas en parler ; pour la simple raison : le respect du travail apporté. Lucide que "toute création" signifie de mettre son énergie (car tout créateur au prime abord donne ce qu'il a de meilleur). En un mot, la seule raison de ce blog, est de vous faire partager mes coups de cœur, mes enthousiasmes, voire mon admiration et ma tendresse pour les artistes.

Alain-Pierre Pereira.

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