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François-Régis Bastide

         L’homme qui avait le goût

                     du savoir partagé !

 

Francois-Regis BastideJe l’avoue, lire un roman de cinq cents pages où l’auteur raconte, dans un style « balzacien », ses souvenirs d’enfance d’un passé qui m’est si éloigné, ne me fut pas tâche aisée. Ne pas réussir à entrer rapidement au cœur de cette histoire amphigourique me contrariait d’autant plus que je n’arrivais pas à prendre le pas sur l’intérêt de ce livre où j’ai supporté quelques images fondues. Il m’a fallu une considérable persévérance à dévorer les petits caractères de cette collection « Livre de Poche ». J’étais sacrifié à l’autel de mon travail journalistique ! (rassurez-vous, je ne tire pas à boulets rouges !). Mais un agacement tout de même, parce que je me désolais de ne pouvoir m’infiltrer plus rapidement au plus fort du sujet. A chaque page tournée, c’était toujours un « rester sur place » ! Je me suis risqué à aller plus avant dans cette relation littéraire avec l’auteur en m’immergeant avec plus d’attention. Entre la poire et le fromage, la cause était entendue et je fus piégé ! François-Régis Bastide a réussi à me convier à son pèlerinage du « temps passé », parfois drôle, doté d’une bouffée d’amour filial chaude et douce à la fois et ces destins d’amour qui font penser à Tristan et Iseult, Titus et Bérénice ou Chimène et Rodrigue dans une parenthèse théâtrale. J’ai survolé sur la cime du rêve cette enfance passée à Biarritz, auprès d’un père médecin et musicien et d’une mère aimante et possessive, toujours inquiète, et douée pour le violon. Avec Habileté et humour, l’auteur déploie sa galerie de sentiments nés parfois d’actes manqués, entre ruses et prétextes forgés, de pulsions et d’un ailleurs. La vie rêvée, c’est la traduction d’une nostalgie, celle qui recueille les émotions, d’une virginité liée à l’enfance et ces petites trahisons que l’on peut commettre l’âge adulte venant. Ce n’est pas un livre impudique, mais un jeu mené avec l’astucieuse candeur d’un talent maitrisé ! D’un poète de dimension planétaire qui manie avec panache sa poésie caustique et généreuse ! Un être animé qui a sa propre histoire !

 

François-Régis (dont le vrai prénom est Edouard) Bastide a vu le jour le 1er juillet 1926 dans une chambre d’une première villa, à l’ombre du Jardin Public à Biarritz. Décédé prématurément à Paris le 17 avril 1996 des suites d’un cancer des poumons, il repose au cimetière de La Garde Freinet (Var). L’homme était écrivain, ambassadeur de France au Danemark, conseiller municipal de Biarritz, éditeur, producteur et animateur radio. Il grandit dans une famille aisée et aimante entre son père Edouard, médecin et remarquable organiste, et sa mère Suzanne, femme aimante et conquise, quoi qu’intimidée par son époux. François-Régis est l’aîné d’une fratrie (Jean-Claude, surnommé Caco, naîtra deux ans plus tard). Son éducation est faite par des précepteurs dans la très jolie villa rose aux volets bleus baptisée Villa Bastide. Dès son plus jeune âge, François-Régis fit des études musicales, principalement le piano où il excelle, et composa même une symphonie. Mais la guerre éclate et après avoir écrit « une messe pour le général Koenig », il s’engage à 18 ans dans les spahis de la 2ème division blindée du Général Leclerc avec laquelle il entre en Allemagne. Mais la musique et les lettres l’électrisent toujours. Son premier roman Lettres de Bavière est publié en 1947. En 1956, après avoir reçu le prix Fémina pour son roman Les Adieux, il entre comme conseiller littéraire aux Editions du Seuil où il crée la collection musicale « Solfège » et fait paraître Le dernier des Justes d’André Schwartz Bart, un des prix Goncourt les plus courus et vendus. En 1968, il fait partie du comité de lecture, puis est conférencier à la Comédie-Française et, en 1976, il devient membre du jury du Prix Médicis. Il publie également de nombreux auteurs dont Katherine Pancol et Anny Duperey. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans, mais ses détracteurs lui font un lynchage médiatique, lui reprochant légèreté et vanité, d’être un « Cocteau moins chevronné » ou un « Giraudoux moins profond ». Mais qu’importe, l’écrivain est réhabilité par Jérôme Garcin : « Il est probablement plus réel que le lévrier du boulevard Saint-Germain ! ». Et même sa folie zodiacale prend une allure de conversation détournée, presque tranquille avec le ciel. Homme de radio, il dirige à la fin de la guerre des émissions musicales sur « Radio Sarrebruck ». Des désirs d’ailleurs l’amènent à voyager et il entreprend toute une série de conférences sur tous les continents. Dès la première publication de son livre en 1947, il anime, dans le cadre du Club d’essai, l’émission littéraire « Une idée pour une autre » dirigée par Jean Tardieu. Il crée et produit en 1955, avec son complice Michel Polac, la cultissime émission hebdomadaire sur France Inter « Le Masque et la Plume » qu’il anime seul de 1971 à 1981. C’est également un auteur de télévision avec « Le troisième concerto » et dramaturge avec « Siegfried 78 ». Image1.jpg

 

Homme de gauche, il est élu conseiller municipal de Biarritz de 1977 à 1982. C’est un proche de Michel Rocard. Au début de son premier mandat présidentiel, François Mitterrand le nomme ambassadeur de France au Danemark. Il est ensuite en poste en Autriche, puis à l’Unesco. En 1995, il soutient Lionel Jospin aux présidentielles. Il fait quelques apparitions au cinéma, notamment dans « Je t’aime, je t’aime » d’Alain Resnais, « La Banquière » et « Lacenaire » de Francis Girod. Il se marie trois fois, en 1948, avec l’artiste peintre suédoise Monica Sjöholm avec qui il écrit deux ouvrages pour enfants. De cette union naîtront Anika en 1953 et Thomas en 1954. Puis, avec Jacqueline Huguenin, sœur de l’écrivain Jean-René Huguenin, une fille prénommée Emmanuelle naît de cet amour. En 1991, il épouse Béatrice Clerc.

 

1990, le président de la République François Mitterrand le fait Chevalier de l’Ordre du Mérite dans la même promotion que Jean-Noël Jeanneney. En 1962, il publie La vie rêvée. Ce roman, par son récit, est une forme de confession ; celle d’une enfance heureuse à Biarritz sa ville natale, où se mêlent les souvenirs d’une enfance scolaire insouciante. Aux prémices de la guerre en 1940, lorsqu’il prenait le même train que les Saint-Cyrards et les Polytechniciens, repliés sur la Côte basque, il se souvient du chahut et de l’enthousiasme de ses étudiants qui s’efforçaient régulièrement à faire dérailler la motrice du côté de Lachepaillet. Et celle de la période sombre du bombardement de Biarritz. Un livre où se conjuguent deux histoires. L’une douloureuse et triste qui parle des amours de Fred et de Maria Valence. L’autre ironique, moderne, avec Luce, une adorable idiote qui abhorre la musique et le romantisme. Celle également d’une vie favorisée en famille, auprès d’une maman longtemps chérie, et d’un papa trop pris par son travail. Mais aussi l’esprit romanesque où le rêve triomphe toujours de la vraie vie. Telle une symphonie rêveuse dont les notes sont l’enfance, la mer, la musique qui, comme le bonheur, s’attrape en naissant, la jalousie, le voyage… Une enfance atlantique réglée par les périodes des années sacrées, les vacances thermales et le vent musical envoûtant de l’orgue dans la villa rose. Cette vie rêvée que la guerre a secouée ! Un petit garçon avec ses souvenirs qui remontent à la surface et qui vont s’éparpiller au fil de sa vie. C’est sa traversée du miroir.

 

François-Régis le mal-aimé ?

 

Celui qui se souvient toujours de lui, l’ami fidèle et redevable, fils spirituel, c’est Jérôme Garcin, dont l’écrivain mentor lui offrit les commandes de son émission « Le Masque et la Plume » dès ses vingt ans. Une amitié solide qui débute et qui s’est maintenue jusqu’au décès de l’écrivain. Il se souvient de l’homme avec une infinie tendresse. « Se peut-il que l’ingratitude de la mémoire ait effacé aussi vite ce mondain hiératique qui avait dispersé ses talents dans de multiples domaines. Que François-Régis Bastide soit devenu « un nom improbable », « un écrivain inconnu », « un destin remisé » ? ». Image2.jpgLe journaliste Garcin ne se résout pas à constater la disparition de son « vieux comparse » de trente ans son aîné, paré de tous les dons, à commencer par ceux de séduire et de plaire. Beaucoup et souvent ! Il consacre à « ce remarquable ami » un livre, Son Excellence, Monsieur mon ami, paru en 2008, un récit de haute tenue, admirable et tremblé, pour dérober à la nuit de l’oubli, sa part d’éternité. Il ne conçoit d’ailleurs ses affinités électives que scellées par une fidélité reconnaissante qu’il déploie, « théâtre intime ». Plusieurs années après la disparition de l’écrivain, il décide de lui redonner un souffle de vie à La Garde Freinet, un village fortifié dans le massif des Maures où François-Régis avait organisé sa solitude et menait, sur le tard, une existence de jardinier « bon vivant ». Il évoque l’homme amoureux de sa propre image qui jouait si bien l’idéaliste et le contemplatif, de l’adolescent pianiste au spahi enrôlé dans la 2ème DB à la libération. Un animateur radio orfèvre en causeries littéraires et musicales, « L’Impérial » du Masque et la Plume pendant un quart de siècle, astrologue pour le magazine « Marie-Claire », militant socialiste, fou de bagnoles et un auteur dramatique frustré. Garcin garde encore en mémoire la personnalité de l’homme : « Un adorable gaffeur, tantôt blessant ou mythomane à l’occasion, hissant chacun de ses bobards à la hauteur de l’illusion. Il était vraiment un homme du Sud-Ouest, un homme qui avait hérité l’amour vorace des femmes ! ». L’embaumeur est convaincu et convaincant. Ce rôle d’amitié, il l’a très bien rempli, en faisant une guerre pacifique contre l’oubli des choses et des êtres. A chaque souvenir, le copain qui pense à lui laisse sa chance au personnage. Il se souvient que François-Régis désirait beaucoup de belles femmes démaquillées par les larmes à son enterrement, que ses livres fussent lus après sa mort. Garcin a pu satisfaire l’un de ses vœux en se replongeant dans son roman « La fantaisie du voyageur » paru en 1976 (un titre emprunté à la Fantaisie Wanderer de Franz Schubert). L’ami a donc fait du bon travail ! L’écrivain ami, malgré sa disparition, continue à faire vivre et à faire écrire l’ami Jérôme ! Et de dire : « Si mon livre pouvait aider à la redécouverte de François-Régis Bastide, je jugerais que mon amitié n’a pas été vaine. ».

 

La vie rêvée…

 

Pour François-Régis Bastide, La vie rêvée, c’est au départ un ouvrage qui relate son enfance, aux figures paternelles et maternelles, mais aussi d’une ironie tournée vers lui-même, celle d’un gosse de bourgeois du Sud-Ouest qui s’est cru le petit Poucet à la hauteur des grands. Celui qui se louait de pouvoir reconstituer sa vie par le souvenir des parfums de l’enfance et de l’adolescence. A celui d’un homme, cet homme à l’âme noble et à la sentimentalité naïve ! On suit l’intimité ondoyante d’un être émouvant, séduisant, persuasif et infernal ! Un récit en forme de confession d’une enfance gâtée et joyeuse à Biarritz, ville balnéaire entre mer et montagne, station mise à l’honneur par Napoléon III et Eugénie, Edouard VII, par Alphonse XII d’Espagne, et amenant tout le beau monde de l’époque. Quant à Gabrielle Chanel dite Coco, elle y ouvre sa première boutique de chapeaux. Sans oublier le prince de Galles, futur roi Edouard VIII, futur duc de Windsor pour lequel il existe cette anecdote des plus hardies : lorsqu’il était jeune homme, il pissait la nuit, à l’abri de tout regard, contre le mur du Casino. Et François-Régis trouvait cela génial. Ces têtes couronnées étaient son histoire de France personnelle. Et avait décrété depuis fort longtemps que les rois de France étaient du pipi de chat à côté de la dynastie de Biarritz. Image3.jpg

 

Un médecin singulier du genre british !

 

Ce petit garçon rachitique aime parler de ce père médecin, toujours calme, au regard bleu et de ses belles mains ointes d’huile de camphre qui lui massaient le ventre lors de ses crises gastriques. Qui à vingt-six ans est devenu célèbre pour avoir sauvé un nabab condamné par dix médecins, en entrant tout seul dans la chambre pré-mortuaire, ordonnant un bain glacé, et fit plonger tout de go le malheureux moribond avec ses draps de fièvre. Certes, le nabab eut très froid, mais il survécut ! On dit qu’il soigna la princesse Frederika de Hanovre, mais aussi des généraux, des majors anglais, des duchesses espagnoles. Ce père qui ne tarissait pas de raconter des histoires de ce genre avec un luxe infini de détails. Des opérations que d’autres médecins « criminels interventionnistes » avaient prescrites et que lui a empêchées in extremis pour sauver le malade avec des lavements ou des saignées. Des fractures qu’il réduisit à l’aide d’un dispositif fabriqué par lui-même (deux petites planches et deux garrots). Des femmes stériles à qui il redonna espoir. Il hypnotisait aussi ses malades. Pouvoir terrible ! Il n’a pu continuer très longtemps car les séances le fatiguaient, remplaçant l’hypnose par les prières. Les phlegmons qu’il guérissait avec Dieu sait quelle pommade ancienne, et quelles prières ! Que les phlegmons étaient devenus des phénomènes d’excroissance de flegme ! Il se souvient aussi des malades aux noms étranges que papa soignait, comme les vieilles demoiselles Pringle et leurs pékinois grogneurs, la marquise d’Escandon qui avait un palais blanc, le duc de Saint-Necar ambassadeur d’Espagne, le vieux colonel Tucker qui revenait des Indes, Pardo président de la République du Pérou qui lui donnait pour sa collection des timbres à son effigie et de Mademoiselle Bonand, la patiente la plus persistante à vivre des soins du bon docteur ! Un papa médecin qui avait ce talent de les couter, de parler leur langue, d’avoir l’air d’être l’un des leurs. Il se souvient de ce père doué et appliqué en musique, ayant beaucoup travaillé le piano, l’orgue et sur le tard, le violoncelle. Certes, son père jouait très bien de l’orgue en interprétant La grande fugue en sol mineur de Bach. Parfois François-Régis tenait la note de l’orgue lorsque papa accordait l’impressionnant instrument. Il se souvient aussi de l’amour que son père portait à sa mère Suzanne. Et son grand plaisir était de l’écouter jouer du violon en caressant ses moustaches brunes, puis il partait au chevet d’une altesse souffrante. Un jour où Suzanne s’était surpassée, il dit « Bien Suzanne ». Et les fiançailles eurent lieu à Guéthary. Le mariage à Pau le 11 novembre 1922. Le célibataire docteur avait 49 ans (car il avait promis à sa vieille mère, une femme « supérieure » qui vivait avec lui, de ne pas se marier tant qu’elle vivrait) et Suzanne sa cadette d’une vingtaine d’années. Ces deux-là se vouaient un amour éternel et fusionnel. Ils étaient de la même intellection, de la même religion, de la même nationalité, conditions parfaites pour le bonheur ! Ils s’aimaient et ils ne faisaient pas semblant. Ils se chérissaient comme on se chérissait à cette époque. C’était plus facile. On s’aimait moins mais plus souvent, on ne prenait pas de risque ! Et ils avaient la musique en commun. L’époux pouvait rappeler à l’ordre sa femme quand elle pressait trop le mouvement. Il aimait Suzanne en gitane, en tzigane. Elle aimait Edouard en sage, en impénétrable, en médecin chinois, mais détestait son fameux petit côté Voltaire ! Ils habitaient la grande villa de Biarritz où il y avait ce bel escalier en chêne dessiné par lui, un poêle immense qui tirait mal, et beaucoup de salons, de chambres et de vieux livres. Un jour, il vendit le grand parc qu’il partagea, il en garda le jardin et fit bâtir la deuxième villa Bastide. Des confidences de Denise Limonaire de Biarritz, une charmante demoiselle de 86 printemps, organiste pendant plus de quarante ans à l’église Saint-Martin, qui a succédé à sa maman organiste titulaire. Et le frère de Denise était facteur de piano. « Le docteur Bastide était organiste au couvent des Dominicains et à la Crypte Sainte-Eugénie, mais j’ai mieux connu Suzanne sa femme. Elle me recevait dans la belle maison rose où nous prenions le thé tout en parlant des mille et une choses de la vie, mais surtout de musique. Le grand-père paternel de François-Régis tenait également l’orgue à l’église du Saint-Esprit à Bayonne. Il fut marié à Léonie, une fille de banquiers de Tarbes. Le médecin lui était heureux d’avoir épousé Suzanne Canton, qui avait pour ancêtres un capitaine de pompier, un droguiste à Bayonne et un percepteur à Bidache. Les Bastide résidaient à Biarritz, une très jolie ville, avec ses belles maisons, ses riches commerces, son Casino, et ses prestigieuses personnes qui y résidaient et les Canton habitaient Bayonne la province ! Mais Suzanne, c’était sa Suzanne, sa femme qu’il aimait tendrement et qui jouait admirablement du violon. Je me souviens encore de son visage un peu morose, sous ses cheveux noirs et souples, mais avec de petits yeux qui pétillaient de tendresse et d’amusement. Elle adorait aller dans les salons de thé, les clubs et les casinos où l’on y faisait du quatuor, du quintette le dimanche. De sa voix chaude, elle interprétait fort bien des sonates, avec des stridences inattendues et ses intrusions reproduisaient à merveille les coups d’archet et les staccatos au talon. Je me souviens également qu’elle n’était pas économe de paroles lorsqu’elle parlait avec fierté de François-Régis son fils chéri, aimé, qu’elle considérait comme un petit génie. Il était son orgueil à elle ! Faut dire que François-Régis était charmant, brillant, coquin, bien malin et … malingre. Un visage qui ressemblait étrangement à Cocteau. Hélas ! La famille s’est peu à peu fracturée à cause de quelques brouilleries et querelles. A mon avis, François-Régis n’aurait jamais dû écrire « La vie rêvée », car il y a beaucoup de contrevérités dans son histoire et cela faisait une peine immense à sa maman et du tort à la famille ».

 

Un bien curieux personnage que ce baron de l’Espée !

 

Maïté Maniort de Biarritz m’a également fait quelques révélations : « J’ai connu le docteur Bastide parce qu’il venait soigner ma grand-mère assez robuste, mais qui de temps en temps avait des petits bobos. Aux grandes vacances, je rendais visite à ma grand-mère, puisque à l’époque je travaillais et habitais à Neuilly où j’exerçais la profession d’avocate. Très souvent je les entendais parler d’un étrange personnage qui habitait près des falaises d’Ilbaritz, proche de Bidart. Ce curieux personnage était le baron de l’Espée. Le médecin en parlait souvent avec un mélange de mansuétude, d’envie et de tendresse. Faut dire qu’il adorait les gens originaux ! Le baron possédait un orgue gigantesque, une folie de cathédrale, dont il usait assez indifféremment, soucieux surtout par les effets insolites de machinerie, notamment ceux des timbales. C’était une folie berliozienne, un vacarme épouvantable et que nul n’entendait sur les falaises d’Ilbaritz, quand le baron ordonnait à ses tuyaux de souffler l’enfer. Le baron meurt et le médecin acheta l’orgue et ses divers suppléments. Il n’en garda que douze jeux qu’il fit remonter par le facteur Puget de Toulouse, en haut de la tribune de la nouvelle villa. Son fils François-Régis était fier de dire qu’il était le fils de l’homme qui possédait un orgue chez lui. Pour les biarrots forts étonnés, l’instrument se devait d’être à l’église. De ce fait, le docteur Bastide passait pour un anticonformiste. Je me souviens aussi de cet homme aux lèvres minces, aux sourires fatigués, quelquefois désabusés, de ses mots moqueurs, de sa belle prestance et de sa fière allure. C’était un homme de taille moyenne et svelte, à la démarche particulièrement précieuse. Il était courtois et affable. Et toujours une main sur sa canne au pommeau original ou d’un gros jonc orange, qui ajoute de la raideur, mais avec beaucoup de distinction, si on compte aussi ses costumes faits en tissus anglais, coupés étroits, et que, été comme hiver, il portait une casquette, souvent à carreaux et des guêtres grises ou blanches. C’était très drôle et inattendu, car personne ne s’habillait comme lui en ville, excepté quelques anglais en villégiature. C’est ce qu’on appelle avoir le genre british ! ».

 

Image4.jpgL’écrivain François-Régis était un homme touchant, fragile et enfantin. Il aurait voulu être Ravel, Jean Prévost, Chateaubriand, le nouveau Giraudoux, diriger l’Orchestre Philharmonique de Vienne, être ministre de la Culture, administrateur à la Comédie Française, sénateur socialiste des Pyrénées Atlantiques ou le premier conseiller à l’Elysée de François Mitterrand. Il aimait passionnément sa ville natale, la mer, les rochers du Port-Vieux, la beauté de ses falaises, l’arrière-pays tout vert et ensoleillé. Depuis que la maison familiale a été détruite pour faire place à un immeuble, il venait rarement au Pays basque. Pour autant, l’écrivain comptait Claude Léglise parmi ses amis de lycée avec qui il partageait sa passion pour l’écrivain bayonnais Paul Gadenne, auquel les deux hommes (tous deux proches de Mitterrand) avaient consacré en 1977 un hommage au Musée basque de Bayonne. Il avait écrit une dernière lettre à Claude où l’on pouvait lire ceci : « Eh oui ! Non je ne pourrai être à Jarnac, j’ai un cancer des poumons qui m’épuise à chaque perfusion. Je pense à notre ami. Quelle mort admirable. Et à la France et surtout à Danielle. Admirable aussi. Dans une émission sur France 2, j’ai parlé de toi et de Gadenne. Je te raconterai. Je t’embrasse fort. François-Régis. ».

 

Catherine Debray écrivait dans le Sud Ouest du 18 avril 1996 : « Coco, mais aussi le peintre Anne-Marie Sorozabal ou Roger Bechtel qui ont côtoyé l’élégance de Bastide, sa séduction, sa culture généreuse, son tempérament tourmenté et inquiet, sa simplicité comme ses manières de talon rouge avaient hier des vagues à l’âme ».

 

François-Régis Bastide est dans la nature des séducteurs qui ne furent jamais très heureux, ni comblés. Jérôme Garcin dit encore de son vieil ami : « Dans son engagement, l’ami écrivain mettait quelques convictions, pas mal d’ambition et beaucoup d’esthétisme, avec un rien de préciosité. Il n’était pas de la trempe des combattants. Ambitieux jusqu’au bout, François-Régis rêvait d’écrire le plus beau roman d’amour français depuis « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen. Avec « L’homme au désir d’amour lointain », paru en 1994 (toujours disponible chez Folio), il n’était pas loin d’y être parvenu. Mais il y a toujours quelque chose de profondément romanesque dans cette vie de grand séducteur et de bel écrivain ! ».

 

« On le relira, vous verrez, il reviendra », prophétise Patrick Mondiano à un Jérôme Garcin qui semble du même avis !

 

Image5.jpgDominique-Emmanuel Blanchard, écrivain, éditeur et vidéaste, qui fonda en 1994 les éditions « Le Bord de l’Eau », disait ceci à propos de La vie rêvée : « C’est pour moi, l’un des plus grands livres de la littérature française. François-Régis Bastide n’écrivait pas linéaire. L’élégance fait des embardées dans la langue, surtout écrite. La gravité s’y fait tendresse, l’amour y est musique, charme, espoir. Je me souviens que Christine de Rivoyre m’avait parlé de la « paresse » de François-Régis, qu’il fallait l’assigner à sa table. J’imagine qu’il fallait aussi beaucoup de cigarettes et sans doute de whisky. Tout cela n’est pas politiquement correct. J’y reviendrai ».

 

François-Régis Bastide, c’est aussi un voyage de l’intelligence et une ouverture d’esprit aux autres. C’est l’image de l’océan et des montagnes de son cher Pays basque. C’est le sérieux qui se fait tendresse où l’écrivain mène le jeu avec sa démoniaque innocence d’un talent maitrisé jusqu’à la perfection. C’est une âme qui a reçu beaucoup de dons où l’amour de la musique prime. C’est un « touche-à-tout à la Cocteau », dont il avait aussi le nez long et tranchant. Grand séducteur de femmes, disert et éclatant, fougueux et romantique, il savait choisir dans son vaste répertoire les mots qui toucheraient la tendre cible. Aux autres, mais aussi à lui-même, il jouait la comédie, sa propre comédie. Hâbleur, menteur, tricheur, le plus souvent avec panache, il manifestait son insatisfaction de n’être pas plus doué, plus aimé et plus reconnu ! Parce qu’il aurait voulu être le meilleur en tout !

 

Alain-Pierre Pereira.

 

Article paru dans le numéro 33 de la revue « Atalaya » à  Biarritz en 2011. (pages 17 à 23).


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L'ECRITURE... MA PASSION

alain-pierre pereira

 

Ma profession de journaliste culturel me permet de faire de belles rencontres artistiques dans diverses disciplines, et mes seules motivations sont spontanéité, probité, et sincérité. Mon but n'est pas de me montrer souple ou indulgent, et encore moins celui d'être virulent ou acrimonieux (sauf dans certains cas). Mes jugements seront rarement dans la négativité. Si je ne suis pas dans l'attrait ou la fascination, je préfère ne pas en parler ; pour la simple raison : le respect du travail apporté. Lucide que "toute création" signifie de mettre son énergie (car tout créateur au prime abord donne ce qu'il a de meilleur). En un mot, la seule raison de ce blog, est de vous faire partager mes coups de cœur, mes enthousiasmes, voire mon admiration et ma tendresse pour les artistes.

Alain-Pierre Pereira.

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